Concours d'écriture 2023-2024

Les membres de l'atelier d'écriture ont pris LE TEMPS de lire toutes les œuvres reçues. Ils ont fait de superbes découvertes : des personnages vivants, une intrigue ficelée, une chute surprenante. Ils ont aussi regretté les nouvelles aux airs de dissertation, les scénarios sans originalité, l'orthographe maltraitée.

Après leurs débats, ils tiennent à partager avec vous les textes qu'ils ont appréciés. Aucun classement, mais juste le plaisir de nouvelles qui offrent un bon temps de lecture.

 


Les mille vies du virtuose des sous-bois

Marie-Luce a 113 ans. Une telle longévité ne manquait pas d'inspirer autour d'elle le respect et l'admiration. « Toujours bon pied, bon œil » se plaisait-elle à répéter et malgré son pied boiteux et sa mémoire déclinante, elle les affichait avec vigueur, ses 113 ans. Le temps ne semblait pas avoir de prise sur Marie-Luce.

De toutes les activités que l'on proposait aux résidents de l'EHPAD des Cèdres Bleus, où elle avait échoué, sa favorite était la promenade dans le parc de l'établissement. À l'allure du fauteuil roulant sillonnant les verdoyantes allées, la doyenne s'adonnait avec un plaisir sans cesse renouvelé à l'observation des oiseaux. Ces petites bêtes à becs et à plumes n'avaient plus aucun secret pour elle et c'est plus souvent à l'oreille plutôt qu'à l’œil qu'elle identifiait chaque espèce.

- Voilà le merle qui chante encore à mon passage, s'amusait-elle à remarquer.

Ce ténor à la robe noire et au monocle d'or était son préféré parmi la ribambelle des vocalistes peuplant buissons et frondaisons. Elle suivait chaque année avec soin la modeste existence du couple qui avait élu domicile dans le parc : les exercices vocaux du mâle, suivis par la disparition de la femelle pendant la couvaison puis les incessants allers-retours des deux parents pour ravitailler la nichée jusqu'à l'émancipation des jeunes.

« Ils ne perdent pas leur temps, ceux-là » songeait-elle à propos de ses petits protégés.

Les oiseaux du parc demeuraient le seul lien qui la ramenait à sa ferme qu'elle avait quittée à regret. Entre deux traites, elle n'y manquait pas de laisser des graines de tournesol à l'attention de la petite troupe d'habitués du jardin, qui se précipitaient sur la mangeoire tout l'hiver durant.

- Ou bien était-ce à la ferme de mes parents... il m'en vient à les confondre toutes les deux. Comme si ma tête était trop petite pour tous ces souvenirs que j'ai accumulés ! confia-t-elle à l'un de ses nombreux petits-enfants.

Marie-Luce regrettait de "traîner sa carcasse", comme elle plaisantait. Elle avait passé l'âge de craindre la mort et l'attendait comme une vieille amie qui viendrait lui rendre visite. À quoi bon vivre aussi longtemps, quand plus rien ou presque ne la rattachait ici-bas.

Un événement, une broutille pourtant dans le canevas céleste, lui fit voir les choses d'une nouvelle perspective. Un de ces beaux jours que le printemps sait si bien confectionner, un jeune oiseau tout juste sorti du nid vint s'écraser sur la baie vitrée de sa chambre.

- Comme la vie peut être courte, soupira Marie-Luce.

L'oisillon était issu de la couvée du couple de merles qu'elle observait dans le parc de l'établissement. En songeant à ces êtres fragiles, menacés de toutes parts, le souhait d'une existence plus brève, mais retrouvant le spontané, l'impulsif, la flamme de chaque instant qui manque à la vie humaine, s'imposa à son esprit.

Lorsque enfin, elle poussa son dernier soupir, ce n'était pas la fin. Une seconde plus tard, elle cassait une coquille de son frêle bec et réclamait à manger en agitant les moignons qui lui serviraient d'ailes. Dans la grande mansuétude des cieux, son souhait fut exaucé : elle était un merle. Au cours des siècles qui suivirent son trépas, elle allait être réincarnée, encore et encore, en ce bondissant compagnon des jardins et des prés. De ces mille vies, seules quelques-unes atteindraient 3 ou 4 ans ; la plupart seront bien fugaces. Mais elle les vivrait toutes avec la même ardeur qui fit battre son cœur pendant ces innombrables années : celle d'être en vie sur cette terre et de se battre à chaque instant pour le rester.

 


Sur un lit d’étoiles

Ma respiration ralentit à mesure que j’approche de mon destin. À mesure que des lignes invisibles tracent leurs esquisses dans ma tête.

Je m’assieds près de la colline, derrière laquelle s’étend ma maison. Mes articulations craquent sous le poids de mon vieil âge et les souvenirs qui l’ont marqué. Je souris, le souffle lent.

Une bête jaillit de la porte entrouverte. Elle cavale vers moi, sa langue pendouillant à l’extérieur de sa gueule. Mon amie de toujours, Athéna, me rejoint devant ce lit d’étoiles qui vivent aux côtés de la lune.

Je m’allonge, tandis que mon cœur ralentit. Les secondes semblent éternelles dans ce coin de paradis recouvert par la brume d’épais souvenirs, par l’obscurité de la nuit.

Je n’ai jamais eu peur du noir. Je n’ai jamais eu peur de la mort. Il faut savoir déceler le petit interstice de clarté qui s’égrène dans chaque recoin pour ne voir que lui. Pour partir en paix.

Athéna soupire et pose sa tête sur mon ventre, ses pupilles arrondies pointées sur moi. Mon cœur se comprime. Les larmes me montent aux yeux, mais je ne dois pas y penser.

Après tout, je n’ai jamais eu d’enfant. Je n’ai qu’Athéna. Ce n’est pas mon âge qui l’abandonne, c’est le temps qui fait son œuvre. Ses os sont aussi usés que les miens. Elle sait ce qui est en train de se dérouler. Le sablier ne s’arrête pas. Jamais.

Je caresse son poil doux. Soyeux. Elle soupire. Son regard me partage ses pensées. Elle me lèche les doigts pour me faire comprendre que ça va aller. Athéna pleure. Moi aussi. Mon cœur continue de ralentir sous ce lit d’étoiles où le chagrin m’a tant de fois arraché des cris de détresse.

Aujourd’hui, je suis en paix avec moi-même.

Je ferme les paupières. Mon voisin sera là pour s’occuper d’Athéna après mon départ. Je souffle d’apaisement, le visage harassé, ridé, par la fatigue du corps et de l’esprit.

Sous ce lit, d’étoiles, je perçois comme une voix. Est-ce mon imagination ? Ou, tout simplement, la capacité, une fraction de seconde, à entendre les paroles d’un animal qui me dit : tu vas me manquer.

Une comète s’éteint dans la nuit en même temps que mon ultime battement de cœur que je partage avec Athéna, collée contre mon ventre.

 

Les jours suivants le décès de son maître, Athéna est venue chaque nuit au pied de la colline où il a laissé sa dernière empreinte. Il paraît qu’elle admirait les étoiles et aboyait trois fois, symbolisant les trois derniers battements de cœur de son maître.

Athéna l’aura rejoint deux semaines plus tard. Avant, elle observait le ciel constellé de points blancs d’une pureté sans nom. Maintenant, elle peut se coucher en compagnie de son maître dans le lit d’étoiles qu’ils ont contemplé ensemble toute leur vie et dont ils font désormais partie.

Valentin HOISNARD

Une dernière claque

Giflée par un vent glacial qui pénètre le col de sa veste et s’infiltre jusque dans son cœur, Sarah ne peut desserrer sa mâchoire crispée en descendant du taxi, devant l’hôpital. Aucun son ne peut, pour l’instant, sortir de sa gorge en feu, pas même pour dire merci au conducteur et paraître polie.

Lorsque le service l’a appelée, elle était à la gare pour se rendre à ce colloque international qu’elle attend depuis deux ans. Mais en entendant l’infirmière dire que ce père absent l’avait réclamée et que sa maladie n’en était plus à un stade avancé, mais bel et bien critique et irréversible, Sarah avait pris le premier train. Sans délibération quelconque. Elle n’avait, sur l’instant, pas réfléchi.

Elle claque la portière du taxi avec une fureur qui ne pourra bientôt plus être contenue.

Elle qui était sans nouvelles depuis dix-huit ans, apprend que son père était malade. Affaibli, il va enfin l’écouter : il est enfin temps de tout dire.

 

Les heures de trajet ont exacerbé sa rage. Elle a élaboré un discours, préparé son entrée, soigné sa gestuelle, choisi les bons mots. Dans le train, puis le taxi : elle a répété encore et encore son élocution et incrusté une vraie férocité dans la déclaration qu’elle s’apprête à faire. En arpentant le hall d’entrée, elle est déterminée à le paralyser d’effroi. Ce sera la dernière claque que ce tortionnaire de père recevra dans sa misérable vie.

Sa marche est fébrile quand elle se rend au service de transplantation hépatique ; l’incandescence sur les joues, les flammes dans les yeux, les cendres dans l’âme. Son âme est un volcan. Tout son être la démange : ah il l’a demandée ? Il va être servi. Qu’il craigne donc l’irruption de sa fille orpheline !

 

Sarah se propulse à l’étage où il se trouve. Un seul couloir la sépare de sa consécration : la victoire de la vie sur la mort. De la jeunesse sur la vieillesse. Cet homme qui l’a néantisée et humiliée toute sa vie, qui ne l’a reconnue ni enfant ni adulte, va aujourd’hui payer. Il va payer, lui qui a voulu briser une petite fille de cinq ans qui venait de perdre sa maman en l’enfermant chaque semaine dans un placard à balais avec un bol de céréales. Il a espéré qu’elle ne soit jamais une adulte accomplie, or il va affronter son indépendance et sa puissance.

Elle a préparé d’être distante, mais surtout glaçante. Tout va être verbalisé. L’heure de sa gloire a sonné et celle de sa vengeance est arrivée.

Elle n’a fait le trajet que pour avoir le plaisir jouissif de regarder son tyran droit dans les yeux et lui dire que cela ne s’effacera pas, qu’il ne mérite rien et qu’elle ne lui pardonnera jamais.

Sa visite sera la dernière claque de la vie de cet oppresseur.

 

Quand elle entre dans la pièce, elle n’y trouve pas son père.

Dans la chambre, un homme souffre au point d’être devenu une sorte de nourrisson malade au creux d’un petit matelas d’hôpital. Un vieillard piégé dans le corps d’un enfant ou un enfant piégé dans le corps d’un vieillard, elle ne saurait le dire. Le criminel est rendu inoffensif par un pyjama d’hôpital et par la mort, âpre, qui rôde. Ce corps n’est pas celui de son persécuteur. Même l’esprit belliqueux de ce père maltraitant n’est plus. Il gémit et ne semble pas avoir assez de force pour pleurer. Il reste juste un nom de famille sur le plastique d’un bracelet d’hôpital à son poignet.

Comme la gifle de la brise givrée qui a saisi ses poumons d’asthmatique, au sortir du taxi, elle est glacée.

Ce sourire à son endroit est l’invitation qu’elle a attendue toute sa vie. Il était temps…

La petite fille en elle comprend que cette vengeance qu’elle fantasme n’a, en définitive, aucun sens entre ces quatre murs. Car la mort prend tout. Même les désirs de revanche d’une petite orpheline.

Le temps change tous les paramètres : il impose sa tyrannie même aux bourreaux. En une fraction de seconde, elle prend conscience que la mort va tout prendre, c’est-à-dire lui ravir son père.

 

Les larmes rondes et lourdes qui coulent finalement au coin des beaux yeux noirs en amande de Sarah. Elle doit se rendre à l’évidence que ce cœur, prêt à exploser, trahit l’évidence qu’on lui arrache un parent. Aussi, lorsque l’infirmière lui demande :

— Vous êtes sa fille ?

Contre toute attente, Sarah s’étrangle d’un fébrile :

— Oui.

Perrine AUSTRY


Porte B

Jamais elle n’aurait le temps… Jamais !

Adieu sa semaine de vacances, de temps « que pour elle » dans le Sud !

Oppressée, elle n’osait pourtant pas courir. Plutôt rater cet avion que se ridiculiser à traverser la foule, échevelée, les joues rouges et en panique. Elle allongea cependant le pas le plus vite possible, zigzagant entre les autres voyageurs.

Lorsque son nom avait retenti dans les haut-parleurs, son cœur s’était emballé.

« La passagère Ophélie Garnier sur le vol de Montpellier est priée de se présenter de toute urgence en porte B, dernier appel avant embarquement » avait précisé la voix impersonnelle qu’un écho doublé du brouhaha insupportable d’une foule compacte rendait presque incompréhensible. Mais c’était bien son nom qui avait été prononcé, elle avait visiblement raté les premières annonces.

La porte B était bien entendu fort loin de la porte H devant laquelle elle avait patienté. Elle n’avait pourtant pas inventé ce H, pourquoi tout s’avérait-il compliqué ? L’histoire de sa vie ! Pour une fois qu’elle voulait s’accorder du temps…

Le sourire crispé de l’hôtesse qui vérifia sa carte d’embarquement s’accompagna d’un soupir exaspéré qu’elle entendit très distinctement dès qu’elle s’engagea dans le couloir menant à l’avion.

Le temps de se voir dévisagée par tous les autres passagers déjà enfouis dans leurs sièges, de trouver sa place réservée près d’un hublot et de s’y installer, l’appareil décollait.

Elle ferma les yeux, résistant à l’envie de s’agripper à la main de son voisin. Elle détestait les décollages… Elle détestait prendre l’avion d’ailleurs. Oui, c’était un moyen de transport rapide, mais que de contraintes ! Les aéroports étaient toujours loin, les procédures de sécurité interminables. Se déchausser, ôter sa montre, sa ceinture, exposer en quelque sorte une certaine intimité aux yeux d’inconnus, et ceci des heures avant un départ effectif, quel enfer !

Et malgré tout cela, elle venait de passer pour une écervelée !

L’avion se stabilisa, elle se détendit enfin. Au loin, un point lumineux se détachait sur le ciel bleu. Le point devint un trait qui s’épaissit, brillant jusqu’à l’incandescence. Cette fulgurance diminua d’intensité, et une forme étonnante plutôt oblongue prit corps…

Un brouhaha parcourut tous les rangs. Les exclamations fusaient, attirant l’attention de ceux qui étaient assis de l’autre côté et qui commencèrent à se lever, encombrant l’allée centrale au grand dam de l’hôtesse que personne n’écoutait.

Ophélie n’en croyait pas ses yeux. Bouche bée, elle regardait la forme se rapprocher, devenir de plus en plus longue et large, un peu comme un ballon dirigeable, mais parsemée de sortes de proéminences de tailles diverses. Elle eut soudain en tête l’image du poisson "fugu", dont elle avait parlé avec une amie trois jours auparavant…

Ce pseudo-fugu se rapprochait à une vitesse hallucinante.

L’avion se mit à tanguer, les personnes debout prirent peur, des cris s’élevaient, l’hôtesse qui elle-même avait pâli, réussit enfin à faire rasseoir tout le monde. Tous les téléphones étaient braqués en mode vidéo sur l’apparition bizarre. L’engin gigantesque, terrifiant, volait tout près.

L’avion descendit brutalement, causant une certaine panique, puis vira brutalement sur son aile gauche, comme pour échapper à un prédateur. La manœuvre se renouvela, les tentatives de voltige du pilote restaient inefficaces. Ce vaisseau apparu de nulle part semblait aimanté !

Les passagers pleuraient, priaient, criaient… Ophélie avait envie de vomir, mais s’était résignée. Tout allait toujours de travers… elle qui voulait s’accorder du temps, c’était encore raté ! Elle allait mourir.

Deux excroissances de l’engin s’allongèrent et s’écartèrent l’une de l’autre. Un trou béant apparut. Noir, profond. Un abîme sans fond… L’avion fut happé à l’intérieur.

La dernière pensée lucide d’Ophélie avant l’Aventure fut celle-ci : « Si seulement je n’avais pas eu le temps de rejoindre la porte B… »

Marie-Laurence GIMIE

 

Passe le temps…

Combien étions-nous, des milliers, voire des centaines et des centaines de milliers, massés, serrés, entassés là, en une espèce de masse informe, touffue, impénétrable, attendant notre tour d’être à nouveau jetés, précipités, amoncelés dans un nouvel espace tout aussi étroit que celui d’où nous venions ? C’était à chaque fois le même mouvement, la même progression lente, inéluctable, irrépressible, il n’y avait pas d’affolement, pas de panique, pas de cris, seulement un déplacement indiscernable, inapparent se faisant dans le calme, en silence. Dans ce silence, c’est tout juste si nous entendions le frottement, le froissement à peine audible de nos corps inextricablement enchevêtrés les uns aux autres. Nous étions happés, aspirés, entraînés malgré nous vers un horizon inconnu mais semblable en tout point à celui que nous quittions. A priori, la scène se renouvelait de manière totalement aléatoire et pouvait très bien se perpétrer plusieurs fois en l’espace de quelques minutes ou bien se reproduire avec quelques semaines d’intervalle. Il était totalement impossible d’en prévoir l’avènement, aucun de ceux qui étaient avec moi dans cet enfer vitré, n’avait le pouvoir d’une telle prophétie. Nous n’avions qu’une option, celle de subir cet effroyable cataclysme au moment où il survenait.

Nous avions eu, au départ, un début de vie plutôt paisible, il ne se passait rien, ou pas grand-chose durant des jours et des jours. Le calme régnait dans le silence de l’espace où nous étions confinés. Je pouvais voir, au travers des vitres de notre prison, d’autres geôles closes, identiques à la nôtre, occupées elles aussi par la même foule dense, compacte, inerte, attendant avec la même passivité que la nôtre, la même résignation mélancolique, la catastrophe qui nous engloutirait, eux comme nous. Lorsque le phénomène se produisait, nous étions attirés, telle la limaille de fer par l’aimant, vers un autre monde, un autre cachot tout aussi hermétiquement clos que le précédent. Cette course sans hâte se faisait dans une lente cohue indescriptible, un désordre fou, sous les regards à la fois inquiets, curieux, attentifs ou indifférents des occupants des cellules voisines. Ils savaient qu’à un moment donné leur tour viendrait.

Puis, un jour, le grand changement est arrivé. Nous avons été transportés avec notre prison vers un autre horizon. Nous avions quitté brutalement nos compagnons d’infortune, pour voler vers d’autres cieux qui, nous l’espérions, seraient plus cléments, Nous avions atterri sur une surface noire qui semblait froide, les murs qui nous entouraient étaient recouverts d’une faïence blanche. Nous n’y sommes pas restés très longtemps. Nous fûmes installés, toujours dans notre prison de verre, sur une étendue étroite d’un matériau plus chaud, du bois. Pas un seul de nos voisins d’avant ne nous avait accompagnés. Notre nouveau cadre de vie était très différent en apparence de celui où nous avions vécu. Pourtant, notre cellule n’avait pas changé. Nous étions encore et toujours confinés dans le même lieu vitré, hermétiquement bouché et nous étions sujets aux mêmes désastreux déplacements cataclysmiques. Au début, ceux auxquels nous étions soumis se produisaient avec une fréquence élevée, puis, petit à petit ils ralentirent. De huit à quinze par jour, ils passèrent à deux ou trois. Depuis quelque temps, ils sont inférieurs à un par jour, ce qui est très reposant, car ce type de situation est tellement effroyable, qu’il faut un long moment pour s’en remettre. Alors, lorsqu’elles se succèdent à un rythme soutenu, il devient extrêmement difficile de garder un semblant de calme et de sérénité.

Finalement, ce qui devait arriver un jour est arrivé. À la suite d’un faux mouvement, le sablier est tombé au sol et tous les grains de sable que nous étions, nous nous sommes répandus en une vague molle, mourante sur le carrelage de la cuisine.

Claude SOREL


L'accélérite

— Vite… vite…dépêche-toi…presse-toi… plus vite…

Maman n’a que ces mots-là à la bouche. Tout est toujours trop lent pour elle. Même les rares fois où on joue, elle trouve que la partie traîne en longueur. Le câlin et l’histoire du soir duraient trop longtemps à son goût, elle les a remplacés par un simple petit bisou. Elle veut que je sois efficace, rapide, concis, bref… tout ce que je ne suis pas.

18 h 40. Déjà. Je viens lui rendre les trois dossiers urgentissimes qui m’ont été déposés ce matin et voilà que le patron m’en confie deux autres pour demain avant 10 heures. Tout en souriant et en louant ma capacité de travail et mon efficacité en plus. La fameuse promotion qu’il me fait miroiter depuis des mois et qui réglerait définitivement mes problèmes financiers de mère célibataire, je l’aurai bien méritée. Taillable et corvéable à merci, voilà ce que je suis. Et la garderie qui ferme à 19 h.

— Vite mon Poussin, vite. Oui, moi aussi je suis contente de te retrouver mais dépêche-toi de t’habiller et cours jusqu’à la voiture. Comment ? Tu n’es pas encore accroché ? Je dois démarrer tout de suite. Mais qu’est-ce qu’ils ont ces lambins à rouler à 2 à l’heure ? Ils n’ont rien à faire en rentrant chez eux ? Ménage, lessive, repassage, cuisine, dossiers à terminer pour la semaine passée, bain et devoirs du petit ; ils connaissent ? Au fait Poussin, tu as fini tes devoirs à l’étude ? Comment ça pas tout à fait ? Une poésie à apprendre ? Au CP ? Même quatre lignes, ce soir, ça tombe mal. J’ai encore beaucoup de travail.

Je fais tout ce que je peux pour me laver aussi vite que le plat décongèle et réchauffe dans le micro-ondes et pour le manger sans traîner même s’il est encore trop chaud. Pendant ce temps, Maman a mis une lessive en route, rangé la maison, lavé la salle de bains et préparé nos affaires pour demain. Elle ne prend jamais le temps de manger le soir. J’espère qu’elle pourra m’aider pour ma poésie.

— Bonne nuit Poussin. Ah oui, ton poème ! Ta maîtresse aurait pu le travailler quand même, je n’ai pas que ça à faire. AlfaROUbeira. Don Pedro d’AlfaROUbeira. Sois un peu concentré ! Enfin, tu le sais. Allez bisou Poussin, à demain.

Il fait très très noir quand je me réveille pour aller aux toilettes. Je sors de ma chambre sur la pointe des pieds. Maman travaille encore sur son ordinateur. Comme souvent, elle dit des gros mots sur le monsieur qui lui donne tout en retard, sur la maison qui se salit tout le temps, sur les courses qui coûtent cher mais plein de choses gentilles sur moi. Elle est si désolée de me bousculer, elle voudrait tellement pouvoir me câliner plus… On s’aime Maman et moi.

— Vite Poussin, réveille-toi. Je n’ai pas entendu la sonnerie, nous sommes en retard.

Débarbouillage express et tartine en main je fonce dans la voiture. Cartables et sacs jetés dans le coffre, Maman démarre. Feu rouge. Maman fulmine, pied prêt à appuyer sur l’accélérateur. Feu vert. La voiture bondit. Malheureusement, au même moment, un monsieur qui n’a sûrement pas beaucoup dormi non plus et qui est très pressé lui aussi sans doute accélère et brûle le feu qui vient juste de passer rouge pour lui et.…

« CRASHHH ».

La voiture du monsieur est toute cassée, moi j’ai mal au ventre à cause de ma ceinture mais Maman saigne beaucoup de la tête. Les pompiers viennent vite et nous emmènent en essayant de me rassurer. Ils me promettent que dès qu’on arrivera à l’hôpital, ma Maman et moi nous serons soignés et que ça va aller. Alors, s’il te plaît monsieur le chauffeur, mets ta sirène et…

— Vite… vite… dépêche-toi…presse-toi… plus vite…

 Patricia BURNY-DELEAU

La route des peupliers

La route qui relie les villes de Pavie et Milan, en Lombardie, présentait des tronçons droits, bordés de peupliers italiques, les arbres qu’on voit dans les peintures de Léonard de Vinci. Le soleil générait un effet alterné d’ombre et de lumière qui, en fin d’après-midi, arrivait à être hypnotisant.

Je me rendais souvent à Milan en voiture. Un après-midi, sur le chemin du retour, le clair-obscur alterné des ombres des peupliers avait un rythme hypnotisant et me distrayait de la conduite. Avec un effort de volonté, je pus m’arrêter au bord de la route. J’eus un long moment d’inconscience.

Je repris mes esprits. Je bougeais à nouveau, mais je n’étais plus au volant de ma voiture. J’étais sur une calèche qui se déplaçait à la vitesse du trot d’un cheval. Même mes vêtements avaient changé, ils avaient une forme typique des temps anciens. Je portais un tabard noir et un grand chapeau, une rapière pendait à ma ceinture. J’allais en direction de ma maison, mais je savais maintenant qu’elle ne devait pas encore exister.

Je fus arrêté à un poste de contrôle : un chevalier, armé d’épée, de bottes et d’un chapeau à plumes, flanqué de deux hommes d’armes aux casques d’acier, armés de hallebardes. Je m’aperçus d’un accent espagnol dans les mots de l’officier qui m’interrogeait et je lui répondis dans un castillan parfait, ce qui apaisa les soupçons de mon interlocuteur. Il m’avait désormais reconnu comme un habitant accrédité de ces lieux.

Les Espagnols avaient dominé ces terres de 1525 à 1700, on devait donc être à un moment donné dans ces deux siècles.

J’arrivai à la porte de la ville juste avant le coucher du soleil. Je devais chercher un endroit où passer la nuit. J’entrai dans une église. Accroupi au sol, recroquevillé dans ma cape, j’essayai de réfléchir à ce qui m’était arrivé. Bientôt, je m’assoupis. Je me réveillai aux premières lueurs du matin. Une petite femme entra. Elle devait avoir soixante-dix ans. Sa silhouette était couverte de noir. Elle parcourut un large cercle, marmonnant des prières, et sortit. Je ne sais pas pourquoi, je la suivis dans la rue enneigée. Seul un petit passage le long des murs était praticable, protégé par les avant-toits des maisons. Les rues et les maisons n’étaient pas celles que je connaissais, mais c’était un environnement familier. La femme en noir savait que je la suivais. Nous parcourûmes les ruelles jusqu’à sa masure. Un corbeau sautait devant la porte. Quand il me dit :

— Bonjour, Monsieur !

La vieille femme se retourna et me fit signe d’entrer. Elle s’appelait Thérèse.

Nous bavardâmes longuement. Thérèse était une experte en potions et savait réaliser des décoctions réparatrices. Elle ne se considérait ni une sorcière ni une guérisseuse. Elle me raconta d’avoir eu une vision : une fille diaphane qui planait dans les airs, sans toucher terre de ses petits pieds.

Thérèse voulut m’accompagner aux champs, sur le lieu de l’apparition. Ce n’était pas facile de marcher dans la neige, fondue par le soleil en surface, puis durcie par le froid nocturne. Mes pieds étaient mouillés. Soudain, un tourbillon prit la forme d’une petite fille éthérée, amaigrie, vêtue d’une longue chemise blanche, un nœud rose dans les cheveux, les pieds nus relevés du sol. Je restai immobile, paralysé par la surprise. Quand je me retournai, Thérèse avait disparu.

Le tourbillon venait vers moi, comme s’il voulait m’attaquer… mais il se dissout comme la flamme d’une bougie. La petite fille diaphane disparut dans les airs. Une plume légère flottait dans l’air clair. C’était un petit ruban de couleur rose pâle. Je l’attrapai. Au loin, d’un côté la forêt et de l’autre les remparts et les toits de la ville, les tours, les clochers et mille cheminées fumant à contre-jour, dans le coucher du soleil.

Je me réveillai dans ma voiture, à l’endroit où je l’avais laissée. Ma tête reposait sur le volant. Mes pieds étaient secs, aucune trace de rhume ou d’autres maux. Un ruban rose, humide et délavé, reposait sur le tableau de bord.

Alberto ARECCHI


Un, deux, trois…

Mon copain André habite à la campagne, une maison ancienne, un peu isolée. André est ce que l’on appelle un-touche-à-tout, un bricoleur. Il a aménagé une grange en atelier et il y passe le plus clair de son temps. Ce matin, il m’a téléphoné, il était pressant au téléphone, vraiment pressant :

— Il faut absolument que tu viennes, que tu viennes rapidement. Avant quatorze heures et deux minutes !

— Merci André. C’est gentil de m’inviter, mais aujourd’hui, je dois faire quelques courses…

Il a insisté :

— Avant quatorze heures et deux minutes ! Après, il sera trop tard !

— Écoute André, je vais faire ce que je peux. Mais j’ai ma petite vie à moi, ici. Je vais essayer de me libérer, j’arriverai vers treize heures quarante, treize heures cinquante au plus tard, ça te va ?

— C’est d’accord, mais pas plus tard !

— Tu peux me dire ce qui est si pressé qu’il faut que je sois chez toi avant quatorze heures et deux minutes ?

— Pas pour l’instant, c’est énorme ! À moins que je me trompe, mais malheureusement, il est peu probable que je me trompe… C’est quelque chose d’énorme ! Du jamais vu !

J’ai déjeuné en vitesse, je suis descendu dans la rue, je suis monté dans ma voiture et j’ai démarré.

Je suis arrivé chez André à 13 h 52 d’après la pendulette du tableau de bord. André était sur le pas de la porte d’entrée de la grange qui lui sert de laboratoire. Il trépignait.

— Tu as mis le temps ! lança-t-il.

— T’énerve pas, je suis là !

— Il reste dix minutes ! Rentre vite, je vais t’expliquer.

Je suis rentré dans son antre. Sur une table, il y avait un carton à chaussures et une grande règle en bois, comme celle qu’utilisent les marchands de tissu.

— Tu vois cette boîte ?

— Oui, bien sûr, c’est une boîte à chaussures en carton.

— Elle a des dimensions ?

— Oui, bien sûr qu’elle a des dimensions, puisqu’elle existe.

— Bien ! Elle a donc une longueur, une largeur et une hauteur.

Je commençais à me poser des questions sur la santé mentale de mon ami.

— On a oublié une dimension, enchaîna André, et c’est le Temps !

— Le temps ?

— Oui, le temps, la longueur, la largeur et la hauteur sont des dimensions spatiales, mais pour localiser un objet, il faut aussi le situer dans le Temps.

— Admettons, dis-je, mais pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu m’as demandé de venir de façon si urgente ?

— Tu vois cette règle ? me demanda André en attrapant la règle en bois.

— Je la vois, c’est une règle comme celle qu’utilisent les marchands de tissu, et si je ne me trompe pas, elle fait un mètre.

— Oui, elle a deux extrémités, un début, ajouta André en désignant l’extrémité de la règle, et elle a une fin, tu es d’accord ?

— Oui, je suis tout à fait d’accord.

— Il y a treize milliards d’années, il y a eu le Big Bang, l’Univers a été créé et le Temps a commencé. Regarde la règle, le Temps a commencé à cette extrémité, et depuis il s’écoule…

— D’accord, et puis ?

— Et puis tout comme cette règle, le Temps a un début, avec le Big Bang, et il aura une fin, et en ce moment, on approche de l’extrémité de la règle… Il a une fin et en ce moment, nous sommes très, très près de la fin du Temps…

— Tu veux dire que le Temps va s’arrêter ?

— Oui, tout à fait, le Temps va bientôt s’arrêter.

— Et ça donnera quoi ?

— Le Monde, l’Univers va se figer !

— C’est du grand n’importe quoi !

— Non, malheureusement, c'est vrai, et la fin du Temps est toute proche, d’après mes calculs il s’arrêtera très exactement à 14 heures et deux minutes.

Je jetais un coup d’œil à ma montre, il était quatorze heures passées.

— Tu pourrais me dire comment tu en es arrivé à ce résultat ?

— Ce serait trop long à t’expliquer et nous sommes tout près de la fin. Je te propose un petit jeu, le jeu ultime : tu comptes jusqu’à huit, à huit tout va s’arrêter.

André débloquait complètement, mais pour ne pas le froisser, je décidai de compter. Ensuite, je l’amènerai chez un médecin. Je me mis donc à compter :

— Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, hu…

Michel LENOIS

 

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